Assises nationales de l’IA à l’Université de Caen : où est passée la critique ?

Le groupe Ouest France organise les « 1ères Assises nationales de l’intelligence artificielle » à l’Université de Caen Normandie, le 9 octobre 2025, pour la modique somme de 190 euros par participant.e. Il ne s’agit rien de moins que d’inventer « un espace qualifié (sic) de dialogue pour évoquer [l]es préoccupations [des français.es], en mettant en valeur les applications innovantes de l’IA (cas d’usage, opportunités d’affaires, formation) et les réflexions réalisées pour rendre cette mise en œuvre responsable en matière d’emploi, de sécurité, d’environnement et de diversité ».

Comme nous sommes dans un établissement public d’enseignement supérieur et de recherche, conçu (toujours ?) comme espace de production et de diffusion de savoirs critiques, nous aurions pu espérer un programme proposant une réflexion sur la terminologie ; certain.es chercheur.ses mettent en effet en cause l’expression « Intelligence Artificielle » et défendent l’utilisation (certes moins vendeuse) d’« automates computationnels » ou de « modèles génératifs ». Des Assises nationales un peu plus conséquentes auraient replacé cette « innovation » technologique dans une perspective socio-historique ainsi que dans le contexte économique, politique et médiatique contemporain. Surtout, nous aurions été en droit d’attendre un programme offrant un espace de réflexion sur les effets sociaux et environnementaux de l’IA (consommation d’eau et d’énergie, empreinte carbone, captation de l’argent publique, pression sur l’emploi et les salaires, dégradation du contenu de l’activité, pillage des données, surveillance de masse, etc.) voire – soyons utopistes – un espace de partage d’expériences de résistance et de lutte contre une vision instrumentale, productiviste et sécuritaire des « innovations » technologiques.

Un tel programme aurait été l’occasion d’entendre et d’échanger avec des personnalités qualifiées : chercheur.ses en sciences sociales, traducteur.trices, journalistes, éditeur.trices et libraires indépendant.es, représentant.es syndicaux.ales et membres d’associations comme la Quadrature du net ou En chair et en os.

Il n’en sera rien. Nous aurons droit en revanche à une nouvelle manifestation du « partenariat » entre le public et le privé autour des objectifs de croissance économique, mais attention dans une démarche « responsable » ! Un exercice somme toute classique (et toujours aussi affligeant) de légitimation par l’Université de la soumission de la puissance publique aux intérêts privés et à l’accumulation du capital.

En dépit de l’intervention de chercheur.ses de l’établissement (surtout orienté.es vers la recherche appliquée), le programme fait la part belle aux entreprises (Servier, Orange, Veolia, Crédit Mutuel, KPMG) et aux politiques de droite. Après l’ouverture des « Assises » par l’inénarrable Hervé Morin accompagné du Président de France Université, l’assistance aura le privilège d’entendre une ministre démissionnaire (Clara Chappaze), un ancien député macroniste repenti (Cédric Villani), un ancien commissaire européen mais aussi entrepreneur et écrivain – c’est à la mode – (Thierry Breton). Comble de l’indigence intellectuelle et de l’indignité politique, la journée se termine avec Luc Ferry, présenté comme philosophe et ancien ministre, dont le titre du dernier ouvrage dit bien où se situe ce Monsieur dans la champ politique. Rappelons que cet « intellectuel » réactionnaire est un artisan de la normalisation du Rassemblement National, et qu’il avait par ailleurs appelé de ses vœux l’intervention de l’armée pour mater les « gilets jaunes ». Voilà où nous en sommes à l’Université de Caen Normandie...

Compte tenu de cet aréopage d’« expert.es », l’orientation de ces « Assises » ne pouvait offrir au public qu’une succession de lieux communs, dont les postulats ne seront bien évidemment jamais questionnés : la technologie est neutre, l’application des « innovations » est inéluctable et bénéfique pour tous et toutes !

Bref tour d’horizon (par des non spécialistes) à travers les tables rondes qui structurent la journée, dont la problématisation semble avoir été soufflée par chat gpt...

- « L'IA, une rupture technologique et un saut scientifique » [notons l’absence de point d’interrogation]. « L’IA accélère le progrès scientifique dans un grand nombre de domaines, en particulier la santé. La « révolution » actuelle est surtout liée à la hausse des capacités de calcul qui a permis grâce à l’adaptation des algorithmes, un passage à l’échelle : il nous appartient aujourd’hui de structurer la recherche pour en tirer des bénéfices concrets ».

Une « révolution », rien que ça... Rappelons que ce discours extatique n’est pas nouveau, le 20ème siècle nous a déjà offert des vagues d’engouement pour l’IA avant que cet enthousiasme béat ne retourne dans l’oubli. Par ailleurs, combien de fois n’avons-nous pas entendu cette présentation angélique d’« avancées » technologiques qui libéreraient l’Humanité de la maladie, de la faim voire du travail, masquant en réalité les profits attendus par des acteurs privés ? Rappelons aussi et surtout le fonctionnement de ces automates computationnels, qui semblent bien éloignés d’un « saut scientifique ». Les modèles génératifs traitent de grandes quantités de texte (ou d'images, de sons ou de vidéos) – dont les créateur.trices ne sont généralement pas rémunéré.es pour cette utilisation – afin de produire des mots les plus susceptibles d’apparaître ensemble. Cela signifie que, dans le meilleur des cas, les modèles génératifs régurgitent ce qu'ils ont trouvé dans le texte traité ; dans le pire des cas, ils produisent des combinaisons de mots probablement pertinentes, mais dénuées de sens ou erronées : ce que l'on appelle les « hallucinations ». D’où les passages parfois déroutants des copies d’étudiant.es lors des devoirs à la maison...

- « L’IA comme révolution économique » [toujours pas de point d'interrogation]. « L’IA rend les travailleurs plus productifs et conduit à un travail de meilleure qualité », assurait il y a peu un rapport de l’université de Stanford : quel sont les apports réels de l’IA en matière de productivité et quelle gouvernance juridique, sociale, doit être mise en œuvre dans les entreprises pour en réussir l’adoption ».

Autres poncifs, les effets miraculeux attendus pour l’économie. On pourrait déjà se demander si l’augmentation de la productivité est un argument d’un quelconque intérêt au moment où nous avons franchi la 7ème limite planétaire. Mais passons...

McKinsey qu’on ne peut taxer de gauchisme ou de technophobie relève que 80 % des entreprises ayant déployé des modèles génératifs ne constatent aucun « impact significatif sur leurs revenus ». Surtout, le déploiement de l’IA semble être un moyen de faire pression sur l’emploi et les salaires, avec des résultats plus ou moins probants... Des entreprises (Klarna, Duolingo), ayant licencié des salarié.es pour les remplacer par des modèles génératifs afin d’augmenter leurs marges, les ont ensuite réembauché.es après avoir constaté que la qualité des services fournis par ces outils n'était pas satisfaisante. L’introduction de l’IA dans les entreprises, administrations publiques ou associations a en effet plutôt tendance à déqualifier les métiers, appauvrir le contenu du travail et accroître le contrôle des travailleur.ses, comme le souligne le sociologue Juan Sebastian Carbonell dans l’ouvrage Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle.

- « Régulation et géopolitique ». « Faut-il choisir entre innovation et régulation ? Comment rester dans la course mondiale tout en protégeant ses citoyens par la régulation? [notons la formulation typique du « en même temps » macroniste] Géopolitique des modèles et cybersécurité : quand l’IA définit un nouvel ordre mondial ».

L'impact de l’IA sur la géopolitique relève pour l'instant de la pure spéculation, alimentée par celles et ceux qui tendent à tirer le plus grand profit des investissements dans ces technologies. En revanche, cette spéculation pèse sur les réglementations sociales et environnementales, cherchant ainsi à affaiblir les (maigres) protections existantes au nom de l’« innovation » technologique et de l’attractivité (économique) des territoires. Cette fuite en avant écocidaire attise par ailleurs les rivalités entre États (autour de l’accès aux terres rares ou aux GPU haute performance) et accompagne l’avènement de régimes techno- et carbo-fascistes. On sent déjà que cette table ronde accouchera de vœux pieux en matière de régulation...

Par contre, s’il est un domaine géopolitique où l’IA semble faire des merveilles, c’est dans son application sécuritaire ou militaire : contrôle de masse de la population en Chine, assistance des bombardements israéliens dans le génocide à Gaza, etc.

- « Environnement et inclusion ». « L’humain est-il en danger dans sa diversité et sa durabilité ? Qui programme les algorithmes ? A qui ressemblent-ils ? Est-il possible de développer des IA par tous et pour tous ? Et en matière d’environnement, l’IA est-elle l’ultime menace ou un nouvel outil ? »

La dernière table ronde, la plus courte de la journée, ne ressemble à rien. On sent que les organisateur.trices étaient embêté.es se disant qu’il fallait faire un minimum semblant d’être à l’Université. Mais comme ça n’intéressait personne, iels ont bâclé la séance, mélangeant tout et n’importe quoi, avec une vague allusion aux délires transhumanistes et collapsologistes. Un peu de sérieux et de rigueur intellectuelle auraient permis de mobiliser les travaux maintenant solides sur les effets environnementaux des centres de données (voir par exemple le dernier rapport du Shift project), le recours aux « travailleurs fantômes » dans les pays à bas salaires, les erreurs de prédiction sur les populations vulnérables, les biais sexistes, racistes et eurocentriques des modèles génératifs, etc.

Mais bon, « Ouest-France a choisi d’être l’un des pionniers de l’IA en France et à l’étranger grâce à une approche précurseur et innovante ». Et l’Université de Caen Normandie, en lui emboîtant le pas, a cru pouvoir en tirer un profit symbolique (et financier en attirant des mécènes pour sa fondation ?). En participant à neutraliser la critique de l’« Intelligence Artificielle », l’établissement ne fait qu’alimenter le cirque médiatique et légitimer l’intégration de cette « nouvelle » technologie à l’ordre économico-politique dominant.