Face aux offensives conservatrices et réactionnaires, défendre les libertés académiques à l’Université !

Les propos de l’ex ministre de la Fonction Publique Guillaume Kasbarian, saluant la nomination de Elon Musk à la tête d’un ministère de « l’efficacité gouvernementale »1 ou de l’ancien Président Nicolas Sarkozy (un récidiviste à plus d’un titre...) se moquant des professeur.es des écoles2 ne sont que les dernières provocations d’une trop longue liste d’injures faites au travail et à l’éthique professionnelle des agent.es. Cette « haine des fonctionnaires », pour reprendre le titre d’un ouvrage récent en sciences sociales, est en dernière analyse une haine de la fonction publique comme expression d’un principe de solidarité fondée sur la répartition des richesses.

L’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR) ne sont pas épargnés par cette entreprise de dénigrement systématique, que l’on songe à la petite musique insupportable sur les BIATSS qui ne travailleraient pas assez, les chercheur.ses qui ne publieraient pas assez (en anglais) ou les enseignant.es qui seraient responsables du taux d’échec en Licence.

L’Université, comme espace de production et circulation de savoirs, fait en outre l’objet d’une offensive des milieux conservateurs et réactionnaires pour en restreindre la liberté d’expression et plus spécifiquement l’exercice des libertés académiques. Outre ses accointances avec le syndicat d’extrême droite UNI, l’éphémère ministre de l’ESR Patrick Hetzel s’était distingué par la publication d’un communiqué de presse remettant en cause les libertés d’expression et de manifestation à l’Université pourtant garanties par le code de l’éducation (le ministre n’hésitant pas à inverser le principe fondateur de l’article L141-6). Dans le même ordre d’idée, Valérie Pécresse voulait imposer aux établissements franciliens financés par la région la signature d’une « charte républicaine » afin de lutter contre les « minorités agissantes » tandis que Laurent Wauquiez annonçait suspendre les aides régionales attribuées à l’Université Lyon 2 accusée de « dérive islamo-gauchiste ». Par ailleurs, et de façon beaucoup plus ciblée, des enseignant.es - chercheurs.ses ont subi des procédures disciplinaires pour avoir critiqué les exactions perpétrées contre les populations en Palestine et en Kanaky.

Plus largement, ce sont les recherches en sciences sociales, notamment les perspectives féministes ou décoloniales, qui sont la cible de la censure politique. On se souvient de la déclaration de Dominique Vidal annonçant une enquête sur l’islamo-gauchisme à l’Université (qui ne verra jamais le jour, d’autant plus qu’il semble difficile d’enquêter sur quelque chose qui n’existe pas) avec le concours de Jean-Michel Blanquer et des signataires d’une tribune dénonçant la présence des « idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales » à l’Université. Cette offensive contre les travaux s’inscrivant dans les théories sociales critiques a été reprise par les député.es d’extrême droite, signe que cette « panique woke », cet anti-intellectualisme ou cette « antiscience » sont partagés par les néofascistes comme par certain.es membres du gouvernement.

Les attaques contre la liberté d’expression et de recherche ne sont pas l’apanage des universités parisiennes ou lyonnaises. Cette année, la séance de lancement d’un séminaire de recherche pluridisciplinaire travaillant sur les questions d’émancipation depuis plus de 10 ans, à laquelle était associée les Soulèvements de la Terre et un collectif de solidarité contre la répression, devait se tenir dans l’amphithéâtre de la MRSH. A l’issue de la projection d’un documentaire portant sur les événements de Sainte Soline en mars 2023, un échange était prévu avec une avocate spécialisée dans la défense des militant.es écologistes. Pour des motifs officiels abscons, cette projection-débat n’a pas pu se dérouler dans les locaux de la MRSH et a dû être déplacée au dernier moment à quelques mètres dans l’amphithéâtre Tocqueville... Cette décision unilatérale va à l’encontre de la fonction de cet espace de travail dont la raison d’être est d’appuyer (et non d’autoriser ou interdire) les activités de recherche, d’autant plus lorsque celles-ci sont tournées vers la société civile et les enjeux sociaux et environnementaux contemporains. Signe de ce « deux poids, deux mesures », l’année dernière, une conférence contre le « wokisme » a pu se tenir à la MRSH, sans que cette tribune offerte aux obsessions identitaires des plateaux de CNews n’émeuve grand monde…

Avant même l’avènement d’un gouvernement (franchement) d’extrême droite, qui ne manquera pas de s’attaquer frontalement à l’Université, la restriction des libertés académiques semblent déjà acquise pour certain.es collègues. Cet autoritarisme qui peut s’apparenter à de la censure n’empêche pas ces mêmes personnes, toute honte bue, d’être scandalisées par le traitement des chercheur.ses par l’administration Trump et de soutenir le mouvement Stand up for science. Il est sans aucun doute plus facile et gratifiant d’adopter une posture intransigeante quand il s'agit d'un contexte lointain que de respecter ces même principes dans son propre établissement. Vestige d'une conception moyenâgeuse de l'Université, il est temps d'en finir avec ces petits notables locaux qui estiment pouvoir gérer les espaces de la « communauté universitaire » en boutiquiers népotiques...

SUD Éducation – Solidaires

1 Il s’impatientait de pouvoir « partager les meilleures pratiques pour lutter contre l’excès de bureaucratie, réduire la paperasse, et repenser les organisations publiques pour améliorer l’efficacité des agents publics ».

2 A propos de leur rythme de travail, il déclare que les professeur.es des écoles ne « travailleraient que 24h par semaine [...] 6 mois dans l’année ».

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Pour aller plus loin

Dans un récent dossier consacré à « L’offensive obscurantiste » aux États-Unis par la revue Alternatives économiques (n°458, juin 2025), l’article « L’internationale de l’antiscience » et l’entretien « L’offensive antiscience actuelle a lieu depuis le cœur de l’État » abordent aussi la situation en France.

Association pour la défense des libertés académiques : https://liberte-academique.fr/

Gautier C et Zancarini-Fournel M, 2022, De la défense des savoirs critiques. Quand le pouvoir s’en prend à l’autonomie de la recherche, La Découverte.