Nous documentons depuis de nombreuses années la dégradation des conditions de travail à l’Université de Caen Normandie. Outre les multiples sollicitations individuelles comme collectives d’accompagnement syndical, la diffusion du questionnaire et la campagne d’entretiens menées par l’Observatoire des conditions de travail a permis de mettre en lumière les facteurs psychosociaux de risque pouvant générer un mal être au sein du personnel de l’établissement.
Le manque de moyens associé à la multiplication, diversification et dématérialisation des tâches produisent une intensification de l’activité pour nombre d’agent·es et tendent à rigidifier les rapports hiérarchiques plus spécifiquement pour les BIATSS.
Dans un climat pour le moins hostile aux fonctionnaires, l’Université, à l’instar de l’ensemble des services publics, continue de mener à bien ses missions grâce à l’engagement des agent·es, désireux·ses de réaliser un travail de qualité et conscient·es de l’utilité sociale de leurs activités. Cela dit, combien de temps allons-nous endurer cette dégradation des conditions de travail qui pèse sur notre santé, notre vie personnelle et familiale et ne trouve comme réponse que le silence institutionnel et le mépris politique ? Les résultats du questionnaire ainsi que les propos recueillis en entretien convergent en effet pour dresser un constat quasiment unanime d’un manque criant de reconnaissance de l’institution (et au premier rang du ministère).
En raison des modalités spécifiques d’organisation de l’enseignement supérieur, l’engagement vocationnel des enseignant·es en faveur du service public peut cependant se retourner contre eux et elles-mêmes, engendrant des formes d’auto-exploitation voire des pressions collectives ou « hiérarchiques » sur les collègues.
Dans un contexte de compression budgétaire et d’inflation des missions lié à l’empilement des réformes, l’autogestion des activités pédagogiques tend ainsi à se transformer en gestion locale de la pénurie de moyens humains.
Il n’est pas rare en effet que les collègues accroissent leur temps de travail, rémunéré ou non d’ailleurs, en mobilisant une diversité de registres de justification : pour l’avenir ou le bien être des étudiant·es, pour le maintien des formations ou des composantes, voire, argument encore plus insidieux, pour une répartition plus « juste » de la (sur)charge de travail. Celles et ceux qui ne feraient pas autant que les autres ou pire qui questionneraient ces formes d’aliénation au travail font l’objet de stigmatisation, de culpabilisation et d’incitations plus ou moins directes, qui peuvent s’apparenter exceptionnellement à du harcèlement. Les effets sont d’autant plus délétères que les cibles sont isolées ou fragilisées et méconnaissent leurs droits. Si cette pression collective est dans la majorité des cas inconsciente (ce qui ne l’excuse nullement), dans certaines configurations, il peut s’agir de stratégies parfaitement rationnelles visant à imposer aux réfractaires ces normes informelles de surtravail. Des élu·es en position de coordination des activités pédagogiques, qui prennent au premier degré l’intitulé de leur fonction (« directeur·trice » de composante ou « chef·fe » de département), se prévalent d’une autorité fantasmée pour contraindre des collègues à prendre des heures (supplémentaires) dans tel ou tel enseignement, à assumer telle ou telle responsabilité administrative, à se rendre à tel ou tel salon pour faire la promotion de la formation... Dans de rares cas, certaines directions peu scrupuleuses en viennent même à inventer des règles locales, parfois adoptées en conseil de composante, mais qui n’ont en réalité aucune valeur parce que dérogatoires au code de l’éducation et aux statuts régissant le corps enseignant.
Face à ces pratiques agressives voire illégales, il faut tout d’abord rappeler que celles et ceux qui se prennent pour des petit·es « chef·fes » n’ont aucune autorité sur leurs collègues et ne peuvent en conséquence leur imposer des tâches. Des recours peuvent être engagés pour abus de pouvoir et si les faits sont répétés et nuisent à l’intégrité des victimes faire l’objet d’une plainte pour harcèlement. Ensuite, les obligations de service des enseignant·es sont encadrées par la réglementation nationale qui fixe des dispositions statutaires[1]. Le décret n°84-431 établie ainsi pour les enseignant·es chercheur·es une « durée annuelle de référence égale à 128 heures de cours ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques ou toute combinaison équivalente ». Pour les enseignant·es du secondaire affecté·es dans le supérieur (ESAS), le décret n°93-461 fixe le service à 384 heures. L’article 3 de ce même texte stipule que « [l]e service hebdomadaire d'enseignement assuré par les personnels visés par le présent décret ne doit toutefois pas être supérieur à quinze heures pour les professeurs agrégés de l'enseignement du second degré et à dix-huit heures pour les autres enseignants ».
Tout dépassement du nombre d’heures à l’année ne peut se faire que sur la base du volontariat et donc, cela va mieux en le disant, avec le consentement des principaux et principales concerné·es.
Plus largement, qui peut réellement penser que la mise en sommeil discrète de certains dispositifs chronophages et inutiles ou que quelques heures d’enseignement non pourvues dans la maquette faute de volontaires entraîneront la dévalorisation des diplômes et produiront des étudiant·es moins bien formé·es ? Ou que la multiplication des actions de communication permettra d’enrayer les tendances démographiques lourdes, la concurrence des écoles privées soutenues par l’État ou les effets des réformes structurelles de l’enseignement supérieur (Parcoursup en premier lieu) ? Il ne s’agit pas d’un appel à l’oisiveté (quoique prendre du temps pour souffler et réfléchir n’est certainement pas inutile…), mais de défendre l’idée qu’accepter docilement d’appliquer les réformes ou d’endosser toujours plus de travail ne fera qu’entamer nos limites physiques et mentales ainsi qu’attiser les tensions et conflits inter-individuels. Cette posture héroïque et sacrificielle, qui ne recevra aucune autre gratification que pécuniaire pour les plus acharné·es, sera accueillie par le ministère (et la direction) avec ricanements et mépris, trop heureux de constater la capacité renouvelée du corps enseignant à accepter l’inacceptable.
Enfin, il n’est semble-t-il pas négligeable de rappeler que le recours massif aux heures supplémentaires (faussement appelées « heures complémentaires »), et à plus forte raison le travail gratuit, invisibilisent les besoins tout aussi massifs en matière d’emplois et tendent à restreindre les possibilités d’insertion professionnelle pour les docteur·es notamment.
Plutôt que de mettre la pression sur les collègues ou de se faire la guerre entre composantes, il pourrait être plus pertinent sur le long terme, y compris pour la santé physique et mentale de tou·tes, de critiquer les normes informelles productivistes sédimentées au fil des années et des réformes, d’interroger les finalités du travail universitaire et les moyens matériels pour les atteindre et de créer les conditions permettant une mobilisation capable d’imposer à la direction de l’établissement comme au ministère un service public plus égalitaire et démocratique.
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[1] Concernant le temps de travail des contractuel.les et des vacataires, voir le guide de la Fédération SUD Éducation.
